Votre couple est-il un frein à votre carrière ?

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Parce qu'il faut avoir cette discussion

Yolande @TeamBossie | 8 minutes | #bossietips

DISCLAIMER : j’ai eu beaucoup de mal à écrire cet article. Est-ce un sujet “sérieux” ? Est-ce que ça ne fait pas entrer Bossie dans la catégorie de ces magazines qui donnent des conseils bidons ? Et puis j’ai repensé à cette citation de Sheryl Sandberg et me suis dit, qu’après tout, il fallait en parler :

Le choix de votre partenaire est la décision la plus importante de votre carrière.
— Sheryl Sandberg


C’est un secret de polichinelle, un peu comme le retour de Voldemort, personne ne veut en parler et pourtant : le couple est le dernier bastion du patriarcat (pour les couples hétérosexuels). Une femme célibataire et sans enfants peut espérer avoir les mêmes opportunités professionnelles qu’un homme. C’est une toute autre affaire si elle se met en couple et fonde une famille. Les attentes de la société sur ce qu’elle devrait faire ou ne pas faire - déjà énormes - sont décuplées. Et le partenaire, aussi amoureux qu’il soit, est souvent - malgré lui  - le véhicule de ces stéréotypes.

Hors Sheryl Sandberg, ou Chimamanda Ngozi Adichie, rares sont les femmes à mettre ouvertement le sujet sur le tapis. Cette dernière, dans son fameux discours We should all be feminist a très justement pointé le coeur du problème : “We say to girls (...) you should aim to be successful, but not too successful ; otherwise, you will threaten the men”.

“We say to girls (...) you should aim to be successful, but not too successful ; otherwise, you will threaten the men”.
— Chimamanda Ngozi Adichie

Oui, certainement, les femmes manquent de confiance en elles. Mais on oublie de dire qu’elles ont surtout très peur de se faire rejeter. La société, à travers les médias, l’industrie cinématographique, la télévision, les rappelle sans cesse à l’ordre : si vous êtes célibataire, vous avez raté votre vie. De Bridget Jones à 50 shades of grey, le message est clair, “femmes, attendez votre prince et n’ayez pas trop d’ambition”.  Il y a étrangement beaucoup plus de films et de livres sur les femmes célibataires que sur les hommes célibataires. Pourtant, à observer des phénomènes comme les Incels, on peut se demander de quel côté du genre le célibat est un problème.

 Un énième film sur la trentenaire célibataire. Elle adore son job, mais elle est coincée. Jusqu'à ce qu'un homme vienne la sauver de son désarroi.

Un énième film sur la trentenaire célibataire. Elle adore son job, mais elle est coincée. Jusqu'à ce qu'un homme vienne la sauver de son désarroi.

N'imaginez pas que je suis une de ces féministes extrêmes qui considèrent que toute relation de couple est en elle-même une entrave à l'émancipation des femmes. J'ai eu la chance de grandir dans une famille très aimante et je sais quel rôle cela joue dans ma confiance en moi, ma vie professionnelle et ma vie tout court. En revanche, même si je sais que le couple peut rendre plus forte, rendre la vie plus belle, j’observe aussi qu’il peut a contrario la pourrir.

On ne peut pas se mentir plus longtemps : la peur du célibat, à cause du jugement social qui l’accompagne, amènent des femmes à rester bien trop longtemps dans des relations qui nuisent à leurs aspirations véritables et à leur carrière. L'idée selon laquelle une femme devrait avoir à choisir entre une vie de famille et une vie professionnelle est une fausse alternative. Arrêtons le débat sur le "une femme peut-elle tout avoir ?". Bien sûr qu'elle peut tout avoir ! Encore faut-il qu'elle choisisse soigneusement avec qui.

Outre le rejet, on ne peut pas non plus cacher un autre phénomène : le risque d’être abandonnée à la naissance d’un enfant. Le risque s’appuie sur des statistiques bien réelles : selon le Dr Geberowicz, co-auteur avec Colette Barroux du livre “Le Baby-clash : Le couple à l’épreuve de l’enfant”,  20 à 25% des couples se séparent à la naissance du premier enfant, majoritairement à l’initiative du père. Or, une étude de l’INSEE et de l’INED a montré que le niveau de vie des femmes ayant divorcé baisse en moyenne de 20 % un an après la séparation, contre 3 % pour les hommes (et 35 % d’entre eux s’enrichissent !).  Les femmes ont donc tout intérêt à s’accrocher à la relation, même la moins heureuse, quitte à y sacrifier leur développement professionnel. Elles acceptent de porter seules le fardeau du foyer pour ne pas prendre le risque de voir leur partenaire partir.

Le chantage a lieu dans l’intimité du couple - bien souvent, les intéressés n’en ont pas conscience. J’ai été frappée de voir la réaction de certains hommes à la découverte de la BD de l’illustratrice Emma sur la charge mentale. Non, ça ne leur était jamais venu à l’esprit qu’ils n’avaient jamais planifié des vacances en dix ans de relation, qu’ils ne savaient pas où se situaient la plupart des ustensiles dans leur cuisine ou qu’ils ne connaissaient pas le nom du pédiatre en charge de leur enfant. De la même façon, si une opportunité se présente pour eux à l’étranger, ils ne se posent pas la question de savoir si leur compagne peut ou veut les accompagner ; c’est évident qu’elle suivra. Il est d'autant plus difficile pour les femmes de faire face aux problèmes que la majorité des hommes ne réalisent pas ce qu'ils font peser sur leurs partenaires. En témoigne cette journaliste qui a essayé de se délester, en vain, de sa charge mentale

Mais parfois, les hommes ont clairement conscience du chantage qu'ils font. Bien des femmes se retrouvent piégées dans des relations toxiques sans l’avoir vu venir. Par relation toxique, j’entends une relation où l’homme - tout empreint de sa vision patriarcale - est carrément hostile au développement professionnel de sa partenaire. Dans une autre vie, j’avais écrit un article sur le sujet que je retranscris ici. 4 ans après avoir écrit cet article, je n’en retirerais pas un mot :


 

Voici cinq signes qui (à mon humble avis) montrent que votre relation met en danger votre carrière :

 

1. Envisager l'avenir ensemble devient une source de problèmes et non de solutions

Si la survie de votre couple implique que vous renonciez à tous rêves, c'est que quelque chose cloche. Pendant mon année à New-York, j'ai reçu un contre-exemple. J'ai eu la chance de rencontrer la PDG d'une grande banque adorable. D'origine néerlandaise, elle avait confié avoir tout quitté pour suivre son mari aux Etats-Unis. Je lui ai demandé si elle avait vécu cela comme un sacrifice: "Pas du tout ! J'avais le choix entre rester prof dans ma petite ville ou vivre à New-York, je n'ai pas hésité une seconde". Son couple lui a permis de se dépasser et d'aller encore plus loin dans sa carrière. En d’autres termes, envisager l’avenir à deux a décuplé leurs opportunités (1+1 = 3).

 

2. Parler de vos ambitions est vécu comme une agression

On peut reconnaître une personne toxique quand elle prend pour une attaque le fait de vouloir engager une discussion sérieuse avec elle. C'est particulièrement vrai s'il s'agit d'une discussion autour de votre avenir professionnel. Si vous en venez à craindre d'évoquer le sujet, c'est qu'il y a un problème. Votre partenaire doit être en mesure de comprendre que vos ambitions ne remettent pas en cause votre amour. Il/elle doit également juger vos ambitions à la même hauteur que les siennes.

Il y a des termes qui ne trompent pas. Si vous parlez de votre désir d'obtenir une promotion et que la personne vous répond: "donc, tu n'es pas heureuse en ce moment ?" ou "tu dis ça parce que je ne gagne pas assez ?", attention danger...

 

3. Votre travail devient la source de tous vos problèmes de couple

Si "étrangement", toutes vos disputes de couple finissent par tourner autour de votre travail, c'est un signe. C'est une pente glissante qui vous amène à culpabiliser de vous épanouir professionnellement. Le danger est que vous finirez par croire que votre travail est réellement la source de tous vos problèmes ; ce qui peut vous faire perdre votre motivation et votre enthousiasme. Vous avez le droit d’être heureuse au travail et de vous y investir, ce n’est pas un problème. Le problème, c’est que votre partenaire se sent peut-être seul·e, ou qu’il/elle a besoin d’aide. Dans tous les cas, c’est à votre partenaire de prendre la responsabilité de ses sentiments.

 

4. Votre relation se porte mieux quand vous échouez professionnellement

Le couple ne peut pas fonctionner s'il faut que vous soyez en échec pour que ça marche. Plus précisément, une personne toxique va vous montrer le plus d'amour quand vous êtes en échec car elle a besoin que vous soyez vulnérable pour vous témoigner de l'affection. Votre relation était géniale quand vous étiez au chômage, mais conflictuelle depuis que vous êtes épanouie professionnellement ? C'est un très mauvais signe...

 

5. Vous ne célébrez pas vos succès professionnels ensemble

Si votre partenaire devient agressi-f·ve ou distant à chacun de vos succès professionnels, il est probable que votre réussite éveille des insécurités qu'il/elle ne peut pas gérer. Il y a malheureusement des dynamiques de couple qui entretiennent des compétitions malsaines.


Evidemment, les femmes peuvent être toxiques et les couples homosexuels ne sont pas exempts de ce genre de problèmes non plus. Néanmoins, dans un contexte où l'influence du modèle patriarcal est encore forte sur les esprits - l'homme travaille, la femme reste à la maison - je relève plus souvent ce type de dynamique dans les couples hétérosexuels, avec dans l'immense majorité des cas, l'homme qui se sent menacé par la carrière de sa femme. Le patriarcat a tendance à rendre certains hommes toxiques. 

C’est délicat de parler de couple et de carrière dans une époque qui glorifie l’amour romantique. On s’imagine qu’un partenaire qui nous aime veut forcément le meilleur pour nous. Pourtant, les hommes aimaient aussi leurs femmes et leurs filles il y a 60 ans, ça ne les empêchaient pas de considérer qu’elles n’avaient pas le droit de voter, ni d’avoir leur propre compte en banque.

Force est de constater qu’on ne pourra pas changer les relations hommes-femmes sans s’intéresser à la relation qui unit un homme et une femme, à savoir le couple. Pour libérer les femmes de leur fardeau, les hommes doivent prendre leur part de charge mentale sans menacer de prendre la poudre d’escampette. Ils doivent aussi apprendre à construire leur estime d’eux-mêmes indépendamment du parcours de leur partenaire. Gagner moins d’argent que leurs femmes ne fait pas d’eux des “moindres” hommes (lisez le Mythe de la virilité). La société aussi doit évoluer : à la fois dans ses représentations et dans ses institutions. Etre mère ne doit pas signifier automatiquement l’arrêt d’une carrière ; il faut organiser les parcours professionnels et les entreprises pour laisser plus de choix et de flexibilité aux femmes, sans qu’elles ne se mettent en danger.

Enfin, il revient aux femmes de se poser plus souvent la question : suis-je en train de sacrifier la personne que je suis dans cette relation ?

Suis-je en train de sacrifier la personne que je suis dans cette relation ? Suis-je en train de me trahir ?

 

Un prof de philosophie, un peu cynique, m’a dit un jour une phrase qui m’a marquée : “beaucoup de femmes vivraient leur vie différemment si elles savaient que de toute façon, elles mourront seules. C’est statistique, l’immense majorité d’entre elles survivront à leur conjoint. Se sacrifier pour ne pas finir toute seule, c’est des conn****”. Ok, c’est un peu glauque, mais il y a beaucoup de vérité là-dedans. Ne nous lançons pas dans la première relation venue par peur d’être seule, ne restons pas dans des relations toxiques par peur d’être seule, ne subissons plus passivement la charge mentale. Le changement doit commencer par nous : n’ayons plus peur de notre liberté.

DISCLAIMER 2 : aux hommes qui voudront immédiatement répondre "tous les hommes ne sont pas comme ça", je précise donc : tous les hommes ne sont pas comme ça. 

 

Yolande