Elle nous inspire : Rachel Delacour, entrepreneure et présidente de France Digitale

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Conversation avec l’ambassadrice des startups

Interview : Yolande Libene | Photo : Bruno Lévy Divergence

 

A 28 ans, elle cofonde une entreprise, Bime Analytics, qui révolutionne le marché de la business intelligence. 5 ans plus tard, sa société est rachetée par l’américain Zendesk pour 45 millions de dollars. De Montpellier et diplômée en finance, elle n’a pas le profil tech de la Silicon Valley. Rachel Delacour le martèle, “l’ambition n’a pas de genre” ; il faut se lancer, “même quand on ne coche pas toutes les cases”. Elle nous accueille dans les bureaux de France Digitale, une fédération d’entrepreneur·e·s qu’elle préside. Conversation.  




Bossie : Considères-tu avoir un métier ?

Rachel : Je suis en pleine période de transition depuis le rachat de ma société. Mon quotidien a changé car désormais ma mission consiste davantage à intégrer le produit chez Zendesk qu’à le développer. Mais même avant le rachat, je ne considérais pas avoir un métier. Ce n’est pas un métier d’être cofondateur ; sauf peut-être celui d’être résilient. Le métier évolue tout le temps puissance 10. On fait à chaque fois des sauts d’apprentissage qu’il faut savoir gérer.


Bossie : Tes études ne t’ont pas vraiment préparée à ça...

Rachel : Aujourd’hui, il y a de plus en plus de cursus qui préparent à l’entrepreneuriat. Mais c’était rare à mon époque. C’est tant mieux que les choses changent et que l’entrepreneuriat ait une meilleure image.


Bossie : D’ailleurs, que penses-tu du rôle de l’école aujourd’hui ? Je sais que tu pousses pour la création d’un Bac N pour Numérique…

Rachel : C’est un projet qui me tient à coeur en tant que présidente de France Digitale. Pour accompagner les startups, nous sommes obligés d’influencer au maximum les politiques. Par exemple, les startups nous parlent souvent de leur problème de recrutement. Or celui-ci est lié à un système scolaire français très pyramidal. On ne parle de numérique qu’aux diplômés d’écoles d’ingénieurs ; ce qui oblige les fondateurs à se battre pour aller piocher dans le haut de la pyramide. C’est une erreur. Il faut parler de numérique le plus tôt possible dans la scolarité pour agrandir le pool de gens qui veulent y travailler.


Bossie : Avant les startups, tu as commencé comme contrôleuse de gestion. C’était comment ?

Rachel : Je n’étais pas hyper heureuse ! Même si je ne renie absolument pas cette expérience, j’étais très frustrée par les outils que j’utilisais. J’avais aussi besoin de plus de créativité, de travailler sur des sujets différents comme l’expérience utilisateur.


Bossie : Tu as développé ton projet en parallèle de ton travail, à quel moment tu t’es dit “je tiens un projet entrepreneurial” ?

Je n’avais pas en tête de créer une entreprise. C’est d’abord en parlant de mes frustrations que le projet a démarré. Avec celui qui allait devenir mon cofondateur, on cherchait juste des moyens d’améliorer les outils qu’on utilisait. On a commencé à y réfléchir à un moment où il se passait beaucoup de changements dans notre secteur et dans le domaine des nouvelles technologies en général. On en a beaucoup discuté entre nous, on a demandé du feedback, puis on a conclu qu’il fallait se lancer. On a finalement quitté nos jobs en se donnant 6 mois pour réussir. Avec le recul, je me dis que c’était trop peu de temps ! On a toujours tendance à minimiser le temps que ça va prendre. En revanche, on n’a pas commencé en se disant qu’on allait tout plaquer. Cette envie est venue avec le temps.


Bossie : Dirais-tu de toi-même que tu as “la fibre entrepreneuriale” ?

Rachel : J’ai toujours eu la bougeotte, oui. Et c’est vrai que je n’ai généralement pas froid aux yeux.

Vous avez plus de doutes que de satisfactions en créant une entreprise
— Rachel Delacour



Bossie : Comment as-tu convaincu ton cofondateur ? Aurais-tu pu te lancer seule ?

Rachel : On ne cherchait pas à se convaincre l’un l’autre. Au fil des discussions, on s’est simplement rendu compte qu’on était sur la même longueur d’onde. On était tous les deux convaincus qu’il y avait du potentiel. J’aurais pu me lancer seule, mais ça aurait été très compliqué. Ce n’est pas quelque chose que je recommande. C’est important d’être entouré·e, surtout pendant les périodes de doute, ce qui arrive trois fois par jour ! Vous avez plus de doutes que de satisfactions en créant une entreprise. Il faut savoir rester d’humeur égale, c’est plus dur seul·e.



Bossie : Tu as vécu l’histoire de la startup parfaite : vous avez constaté un problème, puis vous avez bidouillé “un truc dans votre garage” etc. ; est-ce que tu avais l’impression de bien faire ? de cocher toutes les cases ?

Rachel : J’étais loin de cocher toutes les cases en me lançant. Je n’avais pas un profil technique, je n’étais pas dans le microcosme parisien. Mais ça nous a finalement servi de ne pas cocher ces cases. Là où on a coché les bonnes cases, c’est pour le besoin produit. On a réussi à disrupter le secteur de la business intelligence avec un nouvel business model, un nouveau type d’interface. On a innové.



Bossie : Est-ce qu’il y a des ingrédients particuliers et/ou une recette à suivre pour créer une entreprise ?

Rachel : Tout le temps revenir à ses clients, les sonder en permanence. C’est se leurrer que de penser qu’on peut faire sans. Cela nécessite évidemment des qualités d’écoute. Il faut aussi réussir à se challenger pour ne pas s’illusionner avec une idée romantique. Il y a un équilibre à trouver car il faut dans le même temps évaluer ce qui est juste du bruit. Savoir dire non pour garder sa vision. C’est très tentant d’accepter toutes les fonctionnalités pour de l’argent ! Quand on sent que ça va trop loin, il faut arrêter. Mais de manière générale, c’est le client qui a raison.

C’est primordial de ne pas s’oublier à titre personnel ; c’est tout aussi nécessaire de grandir et “cocher les cases” de ce que tu estimes être une vie personnelle épanouie.
— Rachel Delacour




Bossie : Est-ce que tu peux nous raconter un grand moment de joie ?

Rachel : En devenant entrepreneur·e, on devient de plus en plus addict à ces moments ! Pour moi, être invitée sur la scène de Google à San Francisco fait partie de ces beaux souvenirs. Prendre la parole sur cette scène, alors que tu penses ne pas avoir un profil tech, c’est incroyable. Mais parmi mes grands moments de joie, il y a aussi plein d’événements moins business. Mon associé et moi nous sommes mariés, nous avons eu un enfant. C’est primordial de ne pas s’oublier à titre personnel ; c’est tout aussi nécessaire de grandir et “cocher les cases” de ce que tu estimes être une vie personnelle épanouie. L’entreprise peut mourir, mais on ne retirera pas ça. Il est possible de faire les deux ; créer une boîte et s’épanouir personnellement. On se trouve toujours des excuses pour passer à côté de l’un ou de l’autre ; pourtant rien n’est impossible. On priorise, on trouve des solutions.




Bossie : Est-ce que tu imaginais le rachat par Zendesk ? Etait-ce un objectif ?

Rachel : Au démarrage, on avait une image assez claire : construire un empire international et emmener le produit le plus loin possible. On savait que ça passerait par plein d’étapes, mais on n’avait jamais imaginé le rachat. On n’a jamais été dans la démarche proactive de se faire racheter. D’ailleurs, je recommande de ne surtout pas créer une entreprise dans l’optique de se faire racheter ; c’est le meilleur moyen de la faire mourir dans l’oeuf ! C’est pareil pour la levée de fonds : il faut y aller uniquement quand on en a besoin. Malheureusement, il y en a beaucoup qui voient les choses à l’envers.




Bossie : Ça s’est passé comment la levée de fonds pour toi ?

Rachel : J’étais très à l’aise, parce que j’avais une vraie connaissance de mes clients, que j’avais un plan clair, des hypothèses réalistes mais ambitieuses, que j’étais bien entourée. On aborde bien un investisseur en se disant que de toute façon c’est avec ou sans eux. Ce n’est pas la course, ce n’est pas non plus le seul moyen de faire parler de son projet. L’important c’est de construire des preuves.

On aborde bien un investisseur en se disant que de toute façon c’est avec ou sans eux.
— Rachel Delacour




Bossie : En tant que business angel aujourd’hui, que recherches-tu chez les entrepreneur·e·s ?

Rachel : J’investis dans les boîtes très tôt. Je privilégie les startups saas et B to B ainsi que les projets portés par des femmes. Je m’intéresse premièrement à la capacité à exécuter sur le temps long. Ensuite, je suis vigilante à l’ambition internationale du business. Un storytelling franco-français ne m’intéresse plus. En 2018, penser uniquement pour l’hexagone, ça prouve non seulement un manque d’ambition mais un manque de clairvoyance.




Bossie : Dernière question, est-ce que Montpellier te manque ?

Rachel : Je suis toujours à Montpellier ! J’y pilote toujours nos équipes, dont l’effectif a doublé depuis le rachat. On n’a jamais eu de bureaux à Paris, ce n’est vraiment pas obligatoire.




Cette interview est extraite du numéro 00 de la revue Bossie et vous est offerte. Pour découvrir les autres numéros de la revue, c’est par ici !

 
 

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