Céline Lazorthes : "je ne pourrais pas faire autre chose que mon métier de leader"

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La pionnière des startups en France nous livre les secrets de son succès

Texte : Yolande Libene | Photos : Kevin Jordan pour Bossie Media

 

Au moment de l’interview, l’entreprise qu’elle a fondée, Leetchi, traverse une crise sans précédent. Le site de cagnotte en ligne accueille une cagnotte qui fait polémique, le hashtag #leetchi se retrouve en top tweet sur Twitter, plusieurs ministres prennent la parole publiquement sur l’affaire, sans compter les dizaines de journalistes qui contactent le siège de l’entreprise. C’est de la folie ! Je pense que l’interview va être annulée. Mais, non. C’est en plein milieu de cette tempête que je retrouve Céline Lazorthes. Absolument sereine. Elle gère, calmement, ne cède pas à l’agitation. Je me dis que c’est donc comme ça qu’on construit en quelques années l’un des plus beaux succès de la tech française. Car oui, Céline est à la tête de deux entreprises qui brassent des milliards d’euros chaque année. En plus de Leetchi, son autre création, Mangopay, est la solution de paiements derrière des plateformes comme Kiss Kiss Bank Bank, Ulule ou Vestiaire Collective. Avec tout ça, elle garde les pieds bien ancrés sur Terre. Un exploit. Alors qu’elle s’apprête à donner la vie, elle nous raconte la sienne dans ce grand entretien. Rencontrez-la.


Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie.
— Confucius

Bossie : Qu'est-ce que ça t'inspire ? Tu considères que tu "travailles" ?

Céline : La citation résume très bien ce que j’ai décidé de faire ma vie il y a dix ans, c'est-à-dire de ne jamais travailler un seul jour et de faire quelque chose qui me passionne. Je me suis promis qu’au moment où je considérerais mon job comme un travail, il serait temps d'arrêter. J’ai décidé de choisir une vie palpipante, qui soit faite de rebondissements. Je suis d'un tempérament à aimer l'aventure et les défis.

Bossie : Ça a toujours été comme ça ?

Céline : Oui, il n'y a aucun doute. Depuis l’enfance, j'ai un caractère assez aventurier, de même qu'un goût pour l’inconnu, le voyage, la différence. Je n'aime pas les zones de confort. Ma mère te dirait que de l’âge de 3 à 15 ans, elle m’a amené à l’hôpital une fois par semaine parce que je m'étais cassée ou ouvert quelque chose ! J’étais assez intrépide. Je ne sais pas d'où ça vient, car adulte j'ai développé un caractère plutôt calme... Je n'ai jamais eu une grande aversion au risque.

Bossie : C'est plutôt une bonne chose quand on est entrepreneure !

Céline : Oui ! Je n’entreprends pas dans la peur, dans la souffrance. Je n'ai pas créé mon entreprise la boule au ventre. Le lancement était un moment détendu et le but, c'est que ça le reste. J'ai toujours été convaincu de l'utilité de Leetchi. A la seconde où j’ai eu l’idée, elle ne m’a plus quitté, elle m’a viscéralement habité. A partir de ce moment-là, je ne pouvais pas faire autre chose, faire comme les copains et suivre une carrière toute tracée. Je me suis lancée en me disant que ce serait une chouette aventure, qu'on verra bien ce qui arrivera et ce dont je suis capable. Je me dis aux innocents les mains pleines !

Bossie : Tu n'es pas de nature inquiète ?

Céline : Evidemment, j'ai des inquiétudes. Je suis la première à me dire que ce n'est jamais assez bien, à vouloir que les gens soient contents... Mais je vis suffisamment bien mes peurs pour ne pas qu'elles me paralysent. Je suis du genre à me rendre compte de mes doutes a posteriori, quand je réalise vraiment ce que j’ai fait. Je fais et j'ai peur après !

Bossie : Qu’est-ce que tu préfères dans ton quotidien d’entrepreneure ?

Céline : Mon équipe. C'est voir le gens autour de moi grandir, apprendre, s'enrichir, être solidaire. C’est ce qui me rend le plus profondément heureuse. C’est une vraie chance et un vrai accomplissement personnel de voir des gens qu’on a réunis s’épanouir et se réaliser. De savoir qu'on a contribué à tout ça.

Il y a une espèce d’harmonie assez belle dans l'entreprise à laquelle je suis très attachée. Je n’ai jamais eu besoin de dire aux gens qui m'entourent de prendre leurs responsabilités ; ils l'ont toujours fait spontanément de façon très professionnelle. C'est hyper agréable, ça te change la vie, ça me bouleverse. Ils se sont appropriés le projet. Ce n'est plus ma boîte, c'est la nôtre. La question des valeurs est primordiale chez nous. L'environnement est très confortable parce qu'il y a beaucoup de confiance.

 
Kevin Jordan Shea pour Bossie Media

Kevin Jordan Shea pour Bossie Media

La femme est capable de tous les exercices de l’hommes, sauf de faire pipi debout contre un mur.
— Colette

Bossie : La maternité change-t-elle ton rapport à ce que tu fais ? au travail ?

Céline : On me dit systématiquement “tu verras que tes priorités vont changer”, je ne sais pas encore. Une chose est sûre, j'avais très envie de ce projet de maternité ; je me sentais vraiment prête, depuis longtemps. Je vais l'accueillir et le chérir avec beaucoup d'enthousiasme. Est-ce que ça va changer toute ma vie ? Je ne sais pas car en même temps je suis très attachée à ce que je fais ; et d'une certaine façon ce que je fais est aussi ce que je suis.

Par ailleurs, j’ai découvert des tas de choses que je n'aurais pas imaginé avant d'être enceinte. D'abord, les inégalités entre les hommes et les femmes m'ont frappé davantage. Maintenant je perçois les inégalités de façon beaucoup plus concrète qu'avant. Le fait d'être enceinte te montre un monde que tu ne vois pas en temps normal. Par exemple, je suis assez choquée par le fait que le congé paternité ne soit pas obligatoire. Tant qu'il ne le sera pas, les hommes ne le poseront pas ou avec difficulté parce que ce sera toujours compliqué d'avoir cette conversation avec son employeur. On devrait le rendre obligatoire, pour les protéger ; comme on l'a rendu obligatoire pour protéger les femmes.

Mais plus que mon rapport au travail, je crois que la maternité change mon rapport au monde. Avec le fait d'enfanter, de porter la vie, tu te rends mieux compte du sens, de la magie et de la force qu'on a nous les femmes et qu’on ne pourra jamais nous enlever. C'est assez extraordinaire comme expérience.

Bossie : Tu viens de lancer SISTA, un projet engagé pour la cause des femmes dans la tech, tu crois que la maternité a contribué à motiver cet engagement ?

Céline : Je ne m'étais pas posée la question, mais c'est fort possible oui. Quand j’avais 25 ans, je ne pensais pas que le monde était inégal. Encore une fois, j'étais très naïve ! C’est avec le recul et les années qu’on s'en rend compte. D'ailleurs, c'est pour cela qu'il nous est quelquefois arrivé d'être confrontées à des jeunes femmes qui ne comprennent pas l'intérêt du projet ou qui nous disent qu'il n'y a pas d'inégalités entre les hommes et les femmes.

Mais quand on regarde les chiffres, on peut voir que 80% des travailleurs pauvres sont des femmes, que les femmes sont moins bien payées ou que seulement 1% de la propriété dans le monde est détenue par les femmes. Il y a toujours des inégalités réelles.

C'est vrai que le fait d'être dans ma maternité m'a sensibilisé davantage à ces sujets-là. On a créé SISTA avec l'envie de montrer qu'ensemble on est plus forte. J'ai aussi la conviction qu'on change le monde par l’entrepreneuriat. C’est en innovant, en créant des services et des produits qu’on se révèle ; et puis c’est aussi comme ça qu’on peut changer la société. L’entrepreneuriat est un levier important pour changer le monde. Il n’est pas normal que ce domaine soit occupé à 80% d’hommes. Partout dans le monde, sauf en Chine, ce sont les hommes qui entreprennent et pas les femmes. C’est catastrophique parce qu’on ne voit pas les choses de la même manière, on ne crée pas les mêmes types de service. Et parce qu'elles sont plus souvent victimes d'inégalités, les femmes créent des entreprises plus justes. Pour toutes ces raisons, il faut des femmes.

A cela s'ajoute un contexte mondial ultra compétitif, où les frontières sont inexistantes, qui nécessite donc que les entreprises aient de l’ambition, soient des champions mondiaux. Pour cela, il faut du capital. Or, il est plus difficile pour les femmes d'y accéder ; on nous confie moins d'argent, on ne nous pose pas les mêmes questions.

Surtout, on ne cultive pas l'ambition de la même façon chez les hommes et les femmes. On pousse les petits garçons à devenir astronaute, mais pas les petites filles. Ce n’est donc pas étonnant qu’on n’ait pas les mêmes rêves et qu'on n'aspire pas au même chose. Pourtant, je suis convaincue que l’ambition s’apprend. Ce n’est pas un grand mot, ça se cultive.

Bossie : C'est à ces problèmes - accès inégal au financement, manque d'ambition - que SISTA souhaite s'attaquer ?

Céline : Oui, c'est notre mission. La question de l'ambition notamment me tient énormément à coeur parce que je sais qu'il est très facile de faire changer l’ambition de quelqu’un en quelques heures. Mon ambition à moi s'est enrichie avec le temps, au fil des rencontres. Elle était toute petite, il a fallu que j'apprenne à la cultiver.

Vous avez lu un extrait de la revue Bossie 02. Pour lire l’article dans son intégralité, rendez-vous ici !

 
 

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