“S’il n’y a pas de partage de la parentalité, il ne peut pas y avoir d’égalité professionnelle.”

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Rencontre avec Brigitte Grésy

Texte : Clémence Leleu

Brigitte Grésy est Secrétaire Générale du Conseil supérieur de l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Elle est également l’autrice de nombreux rapports sur l’égalité professionnelle et sur la parentalité. Elle a également publié le Petit traité contre le sexisme ordinaire.

Dans cette interview, elle nous éclaire sur les indispensables pour tendre vers l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes, que sont, entre autres, le partage de la parentalité et l’implication croissante des entreprise tant financièrement que structurellement.

 
 
 

Bossie : Il y a, dans les entreprises, un phénomène que vous appelez le délit de maternité

Effectivement, les femmes sont souvent, aux yeux des employeurs, considérées comme des des agents à risque, comme si le simple fait d’être ou de devenir mères allait les empêcher d’être efficaces. D’autant que les craintes de l’employeur ne se cristallisent pas uniquement sur le départ en congé maternité, mais aussi sur certaines modalités de prise en charge les enfants par la suite : le congé parental, le temps partiel, les absences pour enfant malade, les horaires moins étirables vers le soir…

Dès lors se déclenchent des manifestations de sexisme ordinaire, comme toutes ces réflexions “tu vas partir plus tôt”, “tu ne vas pas pouvoir”, “tu seras fatiguée”. Les femmes qui ont des enfants, et a fortiori lors de la naissance de leur premier enfant, peuvent se sentir désolidarisées du “club des gagnants” ou plus largement de la communauté de travail, par cette mise sur la touche symbolique. Ces comportements sont très difficiles à prouver et les déstabilisent. Ce qui est exactement le but du sexisme : c’est une sorte de stigmate qu’on leur inflige et qui est invisible.

Mais le délit de maternité se retourne aussi contre les femmes par effet d’autocensure. Elles se retirent d’elles-mêmes de la partie en ne se mettant plus sur les bons coups, les bons dossiers, elles s’auto-limitent. Les hommes, eux, ne se posent pas la question.

Une carrière ne peut être parfaitement linéaire.

Bossie : Comment faire pour sortir de cette situation ?

Il faut tout d’abord que les entreprises comprennent que les salariés sont pris dans des réseaux d’interdépendance dont ils sont solidaires. Ces réseaux d’interdépendance sont pris en charge à 80 % par les femmes, qui maintiennent ce substrat social. 40 % des femmes et seulement 7% des hommes modifient leur trajectoire professionnelle à l’arrivée d’un enfant. Cette responsabilité parentale doit donc être partagée.

Autre point, il faudrait réenvisager la notion de carrière. Parfois, au moment de la naissance on n’en peut plus. On a besoin de respirer. Cela peut-être pour un bébé, mais aussi pour un parent âgé dépendant, ou pour un adolescent difficile. La prise en charge de la parentèle évolue tout au long de la vie. Une carrière ne peut être parfaitement linéaire. Par exemple, il ne faut pas détecter les hauts potentiels entre 25 et 35 ans, âge où les femmes font leurs enfants ; il n’y a pas d’âge pour les hauts potentiels. On a, en France, une conception de l’âge aberrante.

Il faut comprendre que ce n’est pas la catastrophe si on respire ou s’éclipse sur 4-5 ans parce que les priorités personnelles l’emportent sur les priorités professionnelles. Ensuite, on revient, en pleine capacité, bien plus que si l’on était resté sans être vraiment là à 100 %, car préoccupé par ces éléments extérieurs déterminants. Mais cela crée forcément un écart par rapport aux hommes qui ne se sont jamais arrêtés.


Bossie : Selon vous, le problème réside principalement dans une parentalité insuffisamment partagée.

S’il n’y a pas de partage de la parentalité, il ne peut pas y avoir d’égalité professionnelle. Les femmes passent en moyenne une heure de plus par jour aux soins domestiques, tandis que les hommes restent sur le lieu de travail. Cette heure est donc pour eux, une heure payée. Tant que ce temps est mal partagé, l’impact sur le travail, sur la carrière, persistera.

Le levier le plus important aujourd’hui pour tenter de rétablir un équilibre est le congé paternité. Il devrait être rallongé et obligatoire. Pendant ce mois, beaucoup de choses vont se jouer pour les pères. Ils vont passer du temps seuls avec le bébé et c’est à ce moment que va se créer le lien d’affection et de proximité. Il est prouvé que plus le père s’occupe précocement de l’enfant, plus il s’engagera dans une parentalité forte, qui engendre moins de conduite addictive chez les adolescents plus tard, et des pères qui prennent davantage soin de leur santé.


Bossie : Les entreprises doivent aussi prendre leur part dans cette évolution ?

Elles doivent davantage prendre en compte la parentalité, tout d’abord en investissant financièrement, par exemple en versant 100% du salaire pendant le congé maternité, en ouvrant des crèches d’entreprise, des financements de mode de garde d’urgence...

Mais elles doivent également veiller à aménager la temporalité : éditer des chartes du temps, veiller à ne pas tirer le temps de travail vers le soir, mieux gérer les RTT, rendre possible le télétravail un ou deux jours par semaine. Sans néanmoins faire des parents des salariés privilégiés par rapport aux autres.


Vous avez lu un extrait de notre dossier “Congé maternité : le jour d’après” publié dans la revue Bossie 02. Pour lire le dossier dans son intégralité, c’est par ici !

 
 

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