Bossie Muse : Rachel Vanier

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Directrice de la communication de Station F, écrivaine, elle fait partie des Bossies qui nous inspirent

Yolande @TeamBossie | 8 minutes | #bossiemuses

Cet article a initialement été publié dans le numéro 0 de la revue Bossie.


Directrice de la communication de Station F, le plus grand incubateur de startups au monde créé par Xavier Niel, Rachel Vanier est aussi romancière. Oui, elle cumule les deux jobs certainement les plus cool de la planète. Du cool, on va beaucoup en parler au cours de cette interview, car c’est en filigrane le sujet de son deuxième roman, Ecosystème, sorti cette année. On y suit les aventures de deux entrepreneur.e.s, Marianne et Lucas, attirés par la hype de l’écosystème entrepreneurial. Cool, Rachel l’est aussi beaucoup. Conversation.



J’imagine que les premiers lecteur·rice·s de ton livre ont été des personnes qui évoluent dans l’écosystème startup. Comment le livre a-t-il été accueilli ?

En écrivant Écosystème, je n’étais pas dans un exercice de dénonciation, mais plutôt dans un exercice comique. C’est de la moquerie “gentille”. A mes yeux, le livre met en lumière des anti-héros, des sortes de caricatures. Mais j’appréhendais tout de même sa sortie, parce que je craignais que le côté pince sans rire et le second degré ne soient pas bien reçu.

Du coup, je l’ai fait lire à quelques personnes de mon entourage avant sa publication, pour tâter le terrain. L’accueil a été très positif et ça s’est confirmé par la suite. Dans une très large majorité, les gens l’ont pris comme je le voulais, à savoir avec humour. Même les entrepreneurs qui se reconnaissaient dans certains personnages l’ont bien pris !


On dirait que ça t’a surprise ?

Oui, complètement. Je pensais vraiment construire des caricatures à travers mes personnages. Donc, j’ai été hyper surprise de recevoir des messages d’entrepreneur.e.s qui me disaient des choses comme “j’ai l’impression de lire ma vie”. La trame narrative est évidemment plausible, mais ce n’était pas pour moi un récit “réaliste”. Or, le livre a souvent été perçu comme tel.


D’ailleurs, quelle est la part de situations réelles dans Ecosystème ? Tu fais partie de ces écrivains qui ont toujours un carnet de notes à portée de mains ?

Effectivement, j’ai toujours un carnet à portée de mains ! Dès qu’une pensée me vient à l’esprit, j’essaie de la noter le plus rapidement possible. Je dois avoir une quinzaine de carnets ouverts en même temps.


J’ai suivi un cours d’écriture il y a un moment. Je me souviens d’un conseil donné par l’enseignant qui m’a beaucoup marqué. Il disait qu’il est essentiel d’adorer ses personnages principaux. Es-tu d’accord avec ça ? A quel point aimes-tu Marianne et Lucas ?

Je suis assez d’accord, il faut les aimer, malgré le fait qu’ils ne soient pas toujours aimables. Si les personnages de roman l’étaient, ce ne serait pas intéressant. Personne n’a envie de lire que tout va bien dans la vie de la très gentille Georgette et que tout continuera d’aller bien. Il doit y avoir de l’aspérité dans les héros ; c’est justement ce qui les rend intéressant. Dans Ecosystème, Marianne est égoïste, un peu folle, mais elle est attachante car on se reconnaît facilement dans ses travers.


Où es-tu aller chercher l’inspiration pour construire tes personnages ?

Je suis allée chercher dans les gens que j’ai rencontrés. Je suis aussi allée puiser dans mon histoire personnelle. Lucas, par exemple, est le personnage qui me ressemble le plus. Nous partageons la même passion pour les ordinateurs. On en a eu très tôt à la maison. Ce côté geek m’est passé quand j’ai débuté des études littéraires, mais j’y suis finalement revenu grâce à l’écriture. J’ai tenu un blog assez tôt. J’y racontais la vie au Cambodge, où je vivais à l’époque, à travers un personnage fictif un peu superficiel. Déjà, j’appréciais le style ironique.


En fait, j’ai l’impression que nous - qui travaillons dans l’écosystème - avons tous un rapport ironique, assez ambivalent à celui-ci, “je t’aime, moi non plus”. On passe notre temps à dire qu’on aimerait travailler ailleurs et en même temps, on adore ça. Toi, tu te vois travailler ailleurs ?

Je ne pense pas. Enfin, disons que j’aime avant tout les nouvelles technologies, pas forcément la startup. Ce qui me plaît dans la tech, c’est le contact immédiat avec le futur. Ca peut se trouver dans des entreprises de différentes tailles, pas forcément en startup. Reste que cet écosystème est plein de liberté, de gens avec un grain de folie, d’énergie et d’envie de casser les codes. Au delà de l’effet de mode, c’est inspirant.


Une chose qui me frappe dans l’écosystème, c’est le rapport presque obsessionnel de notre génération pour le travail, enfin je trouve. Quel est ton regard là-dessus ?

Dans le rapport au travail de Marianne, je montre celui d’une génération. J’étais d’ailleurs peut-être un peu comme elle. Il y a socialement une forte pression à poursuivre des études prestigieuses, un modèle de carrière. Marianne reste ancrée dans ces codes sociaux liés au travail, presque stakhanovistes : la recherche de la performance, l’excellence...

Et en même temps, c’est aussi une génération en quête de sens. Du coup quand on fait le choix de l’entrepreneuriat par rapport au salariat, on en vient presque à devoir se justifier... Son job d’entrepreneur.e n’est plus seulement un job, ça doit devenir comme une seconde nature, le sens d’une vie. Il y a un double effet qui peut être très dur.

 Crédits photos : Club de lecture Affaires

Crédits photos : Club de lecture Affaires



Tu as écrit Écosystème tout en ayant l’un des jobs les plus prenants au monde, comment as-tu géré ?

Non, j’ai fini d’écrire Ecosystème avant de commencer chez Station F. J’y ai consacré 5 mois non stop. J’ai été au chômage plein de fois ; à chaque fois j’ai utilisé ces moments d’inactivité pour écrire.



C’était ton plan ?

Non, ce n’était pas un plan, j’ai suivi les opportunités. En revanche, j’ai toujours su que je ne pourrais pas concilier ma vie professionnelle et mon envie d’écrire en suivant le chemin “classique”. J’ai eu des périodes de chômage, ainsi que plein de statuts différents. Ce n’est pas un style de vie que je revendique particulièrement, mais ça m’a beaucoup servi. Je voulais avoir une situation qui me permette d’écrire tout en gagnant bien ma vie et en ayant un job épanouissant.



Le rêve !

Oui ! Heureusement, les entreprises ont de plus en plus conscience que les travailleurs sont des êtres humains qui ont besoin d’être nourris par autre chose que le travail. Je pense que ce sera plus facile à l’avenir de concilier nos différentes aspirations.



Et en ce moment, tu écris toujours ?

C’est un peu plus difficile, mais j’écris toujours. Je profite du week-end et des vacances pour travailler sur mon troisième roman. Ca demande beaucoup de discipline, de trouver le juste équilibre. Surtout, il faut savoir déconnecter, prendre conscience qu’un job n’est pas toute sa vie pour avoir l’esprit libre en rentrant chez soi.

Il faut savoir déconnecter, prendre conscience qu’un job n’est pas toute sa vie pour avoir l’esprit libre en rentrant chez soi
— Rachel Vanier


J’ai vu une interview dans laquelle tu disais à propos de l’entrepreneuriat et de l’écriture “s’il n’y avait pas le côté cool, pourquoi est-ce qu’on le ferait ?” Le côté cool, c’est ton moteur ?

Pas forcément le côté cool. Le fait d’avoir la reconnaissance de ses pairs est un moteur, oui. Ce qui me motive plus encore c’est la sensation d’avoir un impact, même sur quelques personnes ; ça c’est une impulsion très forte.

Au début, j’écrivais par défi, le défi d’être capable d’écrire un roman. Maintenant, j’écris parce que je ne peux plus m’arrêter, je ne peux pas faire autrement.

Au quotidien, j’apprécie la satisfaction du travail bien fait, la nourriture intellectuelle que représente l’écriture…



Et ton activité professionnelle nourrit également ton activité d’écriture...

Oui, le fait d’être entourée de gens créatifs, qui inventent des choses, et moi-même d’inventer des choses, c’est vraiment inspirant. Et c’est stimulant de se dire qu’on fait partie des pionniers, de ceux qui construisent l’avenir.



Tu te vois créer ton entreprise ?

Je ne pense vraiment pas à créer une startup. En observant les entrepreneur.e.s, j’ai remarqué deux traits de caractère assez récurrents : l’optimisme et la résilience. Or, je crois que pour écrire, il faut absolument l’inverse ! La plupart des écrivains sont de nature plutôt pessimistes, ils voient le côté noir, prédisent les catastrophes. C’est ce qui fait de bons livres. Je suis plus écrivain qu’entrepreneur.



Mon passage préféré du roman est un dialogue entre Marianne et Charlotte, une patronne wonder woman et influente. Elles parlent du féminisme ; l’une est engagée, l’autre non.

La question de la place des femmes dans l’écosystème n’est jamais abordée directement dans le livre, sauf dans ce passage. A travers ce dialogue, j’avais envie de faire comprendre au lecteur les deux visions qui co-existent : celle qui considère que le combat n’est pas terminé ; l’autre qui considère que le combat est contre-productif, que seul le business compte, qu’il suffit de prouver que les femmes sont les meilleures.

Personnellement, je n’ai pas la réponse. En revanche, une chose est sûre, il est faux de dire que l’égalité est atteinte. L’entrepreneuriat répond à des codes masculins, il est donc plus difficile pour une femme de s’intégrer. Surtout, les inégalités deviennent encore plus prégnantes quand elles veulent jouer dans la cour des grands. Les startups les plus valorisées sont majoritairement gérées par des hommes.



Effectivement, au cours de mes recherches, je suis tombée sur une interview où tu disais : “C’est facile de dire : aujourd’hui les femmes ont tout pour jouer dans la cour des hommes. Mais c’est faux, car le monde a été conçu et modelé par les hommes, pour les hommes, avec des codes et des réflexes d’hommes.”

Oui, c’est plus difficile pour une femme de s’intégrer. Ce n’est pas simple à expliciter car c’est très subtil. En particulier, on attend des entrepreneures qu’elles soient parfaites, performantes sans être Robocop, etc. Cette pression est injuste.

Tant qu’il n’y aura pas un volume de femmes suffisant, la situation ne pourra pas évoluer positivement. C’est en ayant plus de femmes qu’on fera évoluer les codes.



J’aime bien conclure mes interviews en rappelant cette citation de Maya Angelou : “Les gens oublieront ce que vous avez dit, ils oublieront ce que vous avez fait, mais ils n'oublieront jamais ce que vous leur avez fait ressentir”. Comment souhaites-tu que les gens se sentent après avoir lu cette interview ?

J’aimerais qu’ils se sentent comme si quelqu’un avait été bienveillant avec eux. Je souhaiterais que mon expérience permette aux gens de se sentir confiance. //